« Les nouvelles technologies ne remplaceront pas le travail de journaliste ! » Yani Khezzar, journaliste économie TF1

Lors de la première édition de #LesRencontresDeLinfo organisée par les équipes de la rédaction de TF1 dans leurs locaux à Boulogne-Billancourt le 30 janvier dernier, j’ai eu le plaisir de rencontrer Yani Khezzar, journaliste économie.

Il traite des sujets en lien avec la consommation, le logement, les nouvelles technologies, dont l’Intelligence Artificielle, un sujet auquel je m’intéresse en ce moment.

J’ai voulu prolonger le début de notre échange très intéressant et j’ai proposé à Yani cette interview qu’il a acceptée et je l’en remercie.

Pour commencer, revenons sur son parcours. En 2011, Yani obtient son diplôme au CFJ (Centre de Formation des Journalistes) et remporte le Prix « Grand Match News » du Groupe Canal+. Ce prix lui permet d’intégrer pendant 1 an le service politique de la chaîne iTélé.

Dans la foulée, en 2012, il propose à la direction d’iTélé « Le focus éco » : une rubrique pour parler d’économie dans un esprit pédagogique, avec des interventions en plateau qui s’appuient sur des infographies que Yani contrôle avec un iPad. La chaîne accepte sa proposition et pendant plusieurs années, à partir de 2012, Yani présente cette rubrique quotidienne.

Lors de notre conversation, j’ai clairement pu constater que ce souci de vulgarisation de l’information, cette volonté d’expliquer simplement les choses pour qu’elles soient comprises par le plus grand nombre, est toujours présent chez Yani.

« L’économie est quelque chose qui m’intéresse beaucoup car c’est une matière qui concerne tout le monde. Elle nécessite d’être expliquée avec pédagogie car les gens la trouvent souvent trop technique, trop pointue. Et moi, la pédagogie c’est ce que je préfère dans le journalisme. J’ai toujours aimé expliquer. Par exemple, un schéma simple peut aider à illustrer le propos et là, souvent les gens disent « ah oui, ok, j’ai compris ! » Yani Khezzar.

À cette époque, Yani fait aussi beaucoup de reportages sur le terrain pour couvrir l’actualité économique. Cela lui permet de voyager dans de nombreux pays, notamment en Europe et aux États-Unis. Il enrichit ainsi ses connaissances en matière d’économie et commence à s’occuper des sujets sur les Nouvelles Technologies pour l’antenne d’iTélé, jusqu’en 2017.

C’est en 2017 que Yani rejoint les équipes de la rédaction de TF1 au service économie. Aucune journée ne se ressemble et cela semble l’enthousiasmer :

« Ce n’est jamais la même journée, c’est ce qui fait aussi la beauté de ce métier ! Ce qui me plaît beaucoup, c’est qu’on apprend des choses nouvelles tout le temps. J’aime aussi  les rencontres. Mon métier me permet de partir à la rencontre des gens, découvrir leurs parcours, écouter ce qu’ils ont à dire et retranscrire ça pour en faire de l’information. » Yani Khezzar.

(c) Gil Fréchet

Lorsque je demande à Yani de me décrire son quotidien, il m’explique qu’il a 4 types de journée :

« J’ai soit des journées de calage, où on va rechercher des nouvelles idées de sujet, appeler les interlocuteurs et organiser les tournages à venir.

Il y a aussi des journées de tournage où on part avec une équipe, une caméra, à Paris, ailleurs en France ou à l’étranger, pour tourner les séquences de nos reportages.

Ensuite il y a les journées de montage, où on est de retour à TF1 et on passe la journée en salle de montage pour donner du sens à toutes les images qu’on a récupérées, sélectionner les parties, ajouter parfois de la musique ou des infographies…

Le dernier type de journée que je peux avoir c’est des interventions en plateau que je fais de temps en temps pour présenter des actualités sur l’économie, comme je faisais à iTélé.

Et puis aussi, on est parfois de permanence. C’est-à-dire qu’on arrive le matin sans savoir ce qu’on va faire et on peut être mobilisé pour traiter un sujet un peu plus dans l’urgence. Dans ce cas, il faut souvent sortir un reportage très vite, soit pour le journal de 13h soit pour celui de 20h, parfois pour les deux. » Yani Khezzar.

Quand je questionne Yani sur le fait d’actualité qui l’a le plus marqué depuis le début de l’année, assez logiquement, il me parle de la suite du mouvement des Gilets Jaunes avec le grand débat national qui a été lancé.

« Depuis le début, ce mouvement nous montre qu’il se passe quelque chose dans le pays, à l’image des bouleversements politiques qu’ont connu d’autres pays voisins lors d’élections. C’est assez passionnant à suivre, il y a des impacts économiques très forts sur tout un tas d’activités mais ce sont aussi des moments qui ne sont pas évidents car souvent entourés de beaucoup de tensions.  Ça reste un moment qui  laissera une trace importante dans les livres d’Histoire. J’espère qu’on trouvera à l’échelle de la France, des solutions pour satisfaire tout le monde. » Yani Khezzar.

Et si on revenait à l’Intelligence Artificielle ? Lorsque j’ai interviewé Yani, Luc Julia, co-créateur de Siri, venait tout juste de sortir un ouvrage au titre provocateur : « L’Intelligence Artificielle n’existe pas ». J’ai donc voulu savoir comment Yani la définit ?

« On peut définir l’intelligence artificielle comme le fait de demander à un programme informatique de reproduire le fonctionnement du cerveau humain et ça permet, soit de prendre des décisions automatisées ou de guider la prise de décision pour qu’elle soit plus éclairée. » Yani Khezzar.

Aujourd’hui, l’intelligence artificielle est présente dans de nombreux secteurs d’activité, dont le journalisme. John Micklethwait, rédacteur en chef de Bloomberg News a récemment déclaré : « L’intelligence artificielle est à divers degrés dans 30 % de notre production d’informations ». Comment l’intelligence artificielle révolutionne les méthodes de travail  dans le journalisme ?  Une vraie question au cœur de l’actualité sur laquelle Yani m’a apporté un bel éclairage:

« Je pense qu’il y a énormément de possibilités pour que les journalistes travaillent avec l’intelligence artificielle. Il existe par exemple des sortes de scanners qui font une veille de l’actualité dans le monde, sur les réseaux sociaux et qui vont alerter quand il se passe quelque chose, qu’il y a une tendance qui émerge, c’est-à-dire quand les gens commencent à parler beaucoup d’un sujet….ça, ça peut être très utile.

On voit aussi certaines rédactions qui se mettent à publier des articles automatisés, écrits par des intelligences artificielles. Ça c’est intéressant mais seulement pour un certain type de contenus, comme des résultats sportifs, des analyses financières…,  des sujets où il y a assez peu de valeur ajoutée humaine et que le but c’est juste d’être réactif, d’aller vite et de sortir un article sur le site internet ou un tweet.

Il y a aussi certains domaines dans lesquels l’intelligence artificielle va vraiment aider le travail du journaliste, par exemple dans l’analyse de données quand on fait de l’investigation, de l’enquête en profondeur, on gagne ainsi du temps car une intelligence artificielle peut traiter plus rapidement un très grand nombre de données, bien entraînée, elle peut faire ressortir des incohérences, mettre en relation des chiffres pour donner à réfléchir…

En télé, il existe des logiciels de reconnaissances d’images qui sont très utiles pour essayer de retrouver l’origine d’une vidéo, l’endroit où elle a été tournée, quels sont les personnes qui figurent dessus, est-ce une fausse vidéo ou pas ?….

Ce qui est important de comprendre, c’est que toutes ces nouvelles technologies ne remplaceront pas le travail de journaliste. Elles sont simplement une aide pour le journaliste qui peut alors davantage consacrer de temps à ce qui fait sa valeur ajoutée et continuer à travailler sur ce qui fait la dimension profondément humaine de notre métier : partir en reportage, poser les bonnes questions, comprendre un contexte pour donner du sens à une histoire, juger la pertinence d’une info, entretenir des relations de confiance avec ses sources…. » Yani Khezzar.

(c) Gil Fréchet

L’approche de Yani est globalement  positive, sans être naïve car il a bien insisté sur le fait que si l’intelligence artificielle peut apporter un réel progrès, elle soulève tout le temps des questions d’éthique :

« On a une responsabilité. Dans tous les secteurs, l’intelligence artificielle va apporter des bouleversements et il faut se poser les bonnes questions éthiques. La question à chaque fois c’est se demander, qu’est-ce-que l’on veut que l’intelligence artificielle fasse ? Pourquoi on veut que ce soit elle qui le fasse ? Est-elle capable de le faire de manière juste ou pas ? Si on des doutes, il faut rajouter des humains.

On aura toujours besoin de vérifier des informations, rencontrer des gens, passer des coups de fil. On ne peut pas faire 100% confiance à une intelligence artificielle pour des choses aussi sensibles que l’information mais ça peut apporter beaucoup. » Yani Khezzar

Au sein de la rédaction de TF1, Yani souligne qu’en télé, il faudra toujours aller en reportage, filmer, interviewer, poser sa voie sur des sujets mais que les équipes surveillent attentivement toutes les possibilités que l’intelligence artificielle apporte au travail des journalistes.

« Un exemple concret : on se sert d’outils de reconnaissance d’images pour vérifier qu’une vidéo ou une photo n’a pas déjà été utilisée il y a plusieurs mois, tournée ou prise ailleurs…C’est une manière de recouper l’information. L’intelligence artificielle peut donc servir à créer des fake news mais elle peut aussi à lutter contre les fake news. » Yani Khezzar.

En novembre dernier, on a vu apparaître à la télévision chinoise un présentateur virtuel plus vrai que nature mais pour Yani, on ne peut pas remplacer un présentateur télé par une intelligence artificielle. Il est assez catégorique là-dessus.  Plus globalement, Yani insiste sur la place de l’humain qui reste fondamentale :

« Aujourd’hui, on peut très bien faire un restaurant 100% géré par des robots. On arrive, on passe sa commande via des tablettes tactiles en cliquant sur les plats de notre choix, en cuisine ce sont des robots qui les préparent et les déposent sur un bras articulé qui vient vous l’apporter.

C’est largement possible aujourd’hui mais une fois l’effet de curiosité passé, personne n’aurait plaisir à manger dans ce restaurant.

Tout simplement parce-qu’ à mesure que la technologie prend de plus en plus de place dans notre quotidien, les rapports humains deviennent de plus en plus précieux, de plus en plus importants. Et tout le monde a besoin de confiance, de contact humain.

Dans le journalisme, notamment en télé, le présentateur a un rôle clé de contact humain, il incarne une relation de confiance et de proximité avec les téléspectateurs et ça  restera important d’avoir des journalistes de terrain, des présentateurs humains.» Yani Khezzar.

Dans une approche plus globale, on voit de plus en plus arriver l’intelligence artificielle dans notre quotidien. Yani s’en réjouit  et souligne qu’il ne faut pas avoir peur de ces avancées technologiques, mais qu’il faut quand même rester vigilant.

« Des progrès merveilleux vont être apportés par l’intelligence artificielle. Il faut d’abord s’en réjouir avant de s’en inquiéter. Si on prend le secteur de la santé, ça va sauver beaucoup de vies. En s’appuyant par exemple sur des intelligences artificielles, on peut reconnaître des tumeurs avant qu’elles apparaissent, identifier une maladie rare en recoupant les symptômes d’une personne à qui on n’arrive pas à diagnostiquer sa maladie…L’intelligence artificielle va aussi permettre d’accélérer la recherche médicale en permettant de mettre en commun plus rapidement les résultats de recherches, les publications de chercheurs répartis à travers le monde et créer des liens entre tous ces travaux, pour au final trouver plus facilement un remède à certaines maladies.

Dans un autre domaine, on parle souvent des voitures autonomes mais quand toutes ces voitures autonomes seront connectées les unes aux autres, par temps de brouillard par exemple, votre voiture saura qu’une autre voiture arrive dans votre angle mort ou qu’elle arrive beaucoup trop vite pour s’arrêter au stop. Et il y aura donc beaucoup moins de morts sur les routes grâce à l’intelligence artificielle. » Yani Khezzar.

Au-delà des progrès que l’intelligence artificielle apportera, Yani revient sur la vigilance nécessaire à avoir face à l’intelligence artificielle :

« Ce n’est pas une technologie comme une autre car elle reproduit les facultés du cerveau humain donc il faut faire très attention à l’éthique. Au niveau des nations, peut-être même au niveau des Nations Unies, il va falloir très rapidement que ces questions d’éthique soient prises à bras le corps.

Il faudra aussi être vigilant sur l’impact de l’intelligence artificielle en matière d’emploi. Ça, ça va être énorme car de nombreux secteurs utilisent l’intelligence artificielle et donc beaucoup de métiers vont disparaître ou se transformer. Il faudra accompagner les gens dans ces évolutions, identifier les métiers qui vont plutôt survivre, ceux qui vont être en difficultés, essayer d’imaginer les nouveaux métiers qui vont naître grâce à l’intelligence artificielle, même si ça paraît compliqué. Dans tous les cas, il faut être vigilant à laisser le moins de personnes sur le bord de la route. » Yani Khezzar.

Yani m’en ensuite parlé de trois applications assez abouties qui l’ont impressionné :

«Google a développé Google Duplex qui passe des appels à votre place pour vous réserver une table au restaurant par exemple ou un rendez-vous chez le coiffeur.  La voix qui va passer le coup de fil est ultra réaliste parce qu’elle arrive à mettre des inflexions, des hésitations, comme un humain. Face aux réactions d’inquiétude que cela a suscité, Google a expliqué qu’ils ajouteraient avant chaque appel de ce robot, une phrase pour prévenir la personne qui décroche qu’elle allait être mise en relation avec une voix virtuelle, et donc une intelligence artificielle.

Ce qui m’a aussi impressionné, c’est cette intelligence artificielle qui arrive à fabriquer des visages à partir de photos d’autres personnes donc qui compose des visages inédits de gens qui n’existent pas et qui semblent vraiment réalistes.

Enfin, j’ai vu dernièrement une intelligence artificielle à qui on donne une phrase et qui va ensuite écrire la suite de l’histoire en pouvant écrire des centaines de pages en quelques minutes. Même si c’est encore imparfait, ça donne des choses intéressantes. » Yani Khezzar.

Merci Yani pour cet échange très intéressant sur le journaliste et l’intelligence artificielle !

Vous l’avez compris, l’intelligence artificielle sera ce que nous en ferons. Cette évolution technologique va impacter fortement notre quotidien et il faudra suivre ce sujet de près.

Retrouvez Yani sur twitter : @YaniKhezzar

Lors d’une Masterclass sur l’Intelligence Artificielle et les médias organisée par le Lab TF1, quelques applications utilisées par une chaîne d’infos comme LCI ont été mentionnées : Wibbitz une solution qui permet de transformer un article écrit en un résumé audio et vidéo de moins d’une minute, le social listening avec NunkiApp pour détecter les signaux faibles de ce qui se passe sur les réseaux sociaux ou YouGovFrance par exemple utilisée pour percevoir la montée de Fillon lors de la dernière primaire à droite.

Olivier Ezratty est aussi intervenu lors de cette Masterclass en nous donnant quelques exemples de l’utilisation de l’Intelligence Artificielle dans les médias :

Olivier Ezratty sur la scène de la MasterClass Intelligence Artificielle et Médias (c) Martine Le Jossec

Princess Zaza

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