« Je n’ai jamais été freinée dans ma carrière du fait d’être une femme. » Sonia Delesalle-Stolper, correspondante de Libération pour le Royaume-Uni et l’Irlande

Sensible à la place des Femmes dans notre société et passionnée par les medias, j’ai décidé d’aller à la rencontre de Femmes dont j’apprécie particulièrement le travail pour mettre en valeur leur parcours, leurs réalisations et mieux comprendre leur quotidien.

Je suis sincèrement ravie de lancer cette nouvelle rubrique « Femmes et Medias » avec Sonia Delesalle-Stolper, correspondante de Libération pour le Royaume-Uni et l’Irlande, et co-autrice du guide Londres Out of the box.

Un esprit ouvert sur le monde et une passion pour l’actualité

D’origine russe, avec un papa journaliste, Sonia a grandi dans une famille qui s’est beaucoup expatriée, elle a donc très vite développé un regard curieux sur le monde et une grande ouverture d’esprit. Elle a appris plusieurs langues étrangères : le français, l’anglais, le russe, l’allemand et a des notions d’espagnol. Après avoir envisagé une carrière dans la diplomatie et en réfléchissant à ce qu’elle aimait (l’histoire, le russe…), elle s’est orientée vers le journalisme.

Après des études d’histoire à La Sorbonne et de russe à l’INALCO (langues-O),  Institut National des Langues et Civilisations Orientales, elle intègre l’ESJ Lille (Ecole Supérieure de Journalisme) et obtient en 1992, son diplôme de journalisme.

Sa maîtrise des langues étrangères a été un vrai atout au début de sa carrière professionnelle car elle lui a permis d’intégrer l’AFP (Agence France Presse) comme première rédaction ! Brillant ! Cela dit ce n’était pas si simple que ça :

« J’ai dû passer un concours d’entrée pour tenter de décrocher un CDD de 2 mois. Je l’ai réussi, j’ai donc passé 2 mois à l’AFP pour commencer. Je faisais ce qu’on appelait à l’époque « La Grande Nuit » au service France. On arrivait un peu avant minuit, on travaillait jusqu’à sept heure du matin. On recevait des dépêches qui arrivaient de la part des correspondants basés dans le monde entier. Je devais les relire, les valider et les envoyer aux clients (des rédactions, des agences de presse, des ministères…). Cette première incursion dans le monde professionnel était une découverte assez extraordinaire pour moi ! »

Ensuite, pendant environs trois ans, Sonia enchaîne les CDD dans différents services de l’AFP et plusieurs rédactions très hétéroclites, comme Nord-Eclair, un quotidien régional du nord de la France (qui n’existe plus depuis quelques années), ou La revue de l’ameublement où elle réalisait des dossiers sur le mobilier d’intérieur.

« Cette époque était à la fois angoissante car j’enchaînais les CDD et missions en freelance, et excitante car aucun jour ne se ressemblait et j’apprenais beaucoup de choses nouvelles. Au final, elle a été très formatrice pour moi et m’a aidée à mieux savoir ce que je voulais et surtout ce que je n’avais pas envie de faire plus tard. Et puis, il fallait bien que je paye mon loyer ! »

Très vite, Sonia comprend que l’actualité est quelque chose qui lui plait :

« Ce qui m’intéresse depuis toujours c’est l’actualité et l’international. C’est vrai qu’au début, en intégrant l’AFP, j’avais comme idée d’aller un jour travailler à l’étranger. Mon rêve c’était d’aller en Russie ! J’ai ensuite était embauchée par l’AFP à temps plein en commençant au service audio. J’adore la radio, j’en ai fait pendant pas mal d’années, notamment en tant que correspondante locale à Londres pour Radio Méditerranée Internationale (ou Médi 1), de 1999 à 2015, une radio marocaine basée à Tanger. Ça m’arrive encore d’intervenir sur des radios canadiennes…J’ai aussi fait un peu de télé, notamment pour LCI et TF1 et  j’ai beaucoup aimé. Je n’ai aucun a priori sur les medias mais c’est vrai que je m’épanouis un peu plus dans la presse écrite. »

C’est en 1996, que l’AFP propose à Sonia de partir à Londres !

« Au départ, je n’avais pas très envie d’y aller parce-que j’avais toujours l’idée d’aller en Russie, qui reste ma passion absolue ! Finalement j’ai accepté de venir à Londres. J’ai passé 6 ans au bureau de l’AFP puis on m’a proposé un poste à Moscou ou à Berlin mais j’ai dit non car entre temps le contexte avait changé : j’ai eu deux enfants qui à cette époque étaient en bas âge, mon mari qui m’avait suivie venait de trouver un travail donc on a préféré rester à Londres. J’ai fini par démissionner de l’AFP  tout en continuant à collaborer en tant que journaliste freelance avec Challenges, GEO, LSA, Sud-Ouest. J’ai même travaillé à Le Figaro pour remplacer le correspondant en titre. En avril 2009, Libération m’a contactée pour me proposer de devenir correspondante pour le Royaume-Uni et l’Irlande. J’étais ravie car en plus c’était un journal que j’aimais beaucoup, la ligne éditoriale correspondait à une certaine liberté d’esprit et de ton qui m’allait bien. Donc j’ai accepté. Cela fera dix ans cette année ! »

Lorsque je demande à Sonia, quel est le sujet qui l’a le plus marquée, elle me cite avec émotion un évènement intervenu au début de sa carrière à Londres : l’accord de paix en Irlande du Nord en 1998. C’est vrai qu’habituellement on parle de conflits qui se déroulent au Moyen-Orient mais cette fois, c’était juste à côté….

Au-delà de cet exemple, Sonia me confie avec conviction que tous les sujets qu’elle a traités et les personnes qu’elle a rencontrées l’ont aidée à progresser dans son métier. Elle en tire à chaque fois un enseignement pour la fois d’après : comment poser une meilleure question ? comment mieux aborder les personnes ? apprendre à rebondir au bon moment….Le terrain reste en effet très formateur !

Sonia se souvient alors avec amusement de l’un de ses reportages les plus insolites : une nuit dans la campagne anglaise avec une association de protection des blaireaux ! Et me confie :

« Il n’y a pas de petits ou grands sujets. C’est vrai qu’à certains moments on parle plus de certains sujets, comme le Brexit en ce moment qui nous mange tous ici ! Depuis trois ans ce sujet fagocite toute autre actualité et je le regrette ! J’aimerais arriver à traiter plus de sujets sociétaux et culturels mais avec le Brexit c’est vraiment compliqué. J’ai quand même réussi à m’offrir une pause « hors Brexit » en allant interviewer l’illustratrice Posy Simmonds pour la sortie de son livre Cassandra Darke qui sort début avril en France. »

On en revient au Brexit qui occupe tous les esprits, une situation inédite qui plonge le Royaume-Uni dans un chaos politique et ses habitants dans une grande incertitude. On en entend beaucoup dire que des gens ont commencé à faire des réserves de chocolat et de papier toilette à l’approche du Brexit. J’ai demandé à Sonia si c’était son cas ? Voici ce qu’elle me répond, l’air mi-amusé mi-sérieux :

« Non, je ne fais pas de stocks mais je devrais peut-être ! J’ai néanmoins fait un reportage là-dessus qui m’a permis de rencontrer des gens qui font des stocks. Au départ, je me disais qu’ils étaient un peu dingues de faire ça mais en réalité, leur comportement fait ressortir des angoisses qui n’ont rien à voir avec le Brexit mais qui sont bien réelles car on vit en ce moment au Royaume-Uni une période extrêmement anxiogène. Cela concerne des milliers de personnes qui se rassurent comme elles peuvent et notamment en stockant. C’est assez marquant et impressionnant ! »

Autre corde à son arc : Sonia donne de temps en temps des cours à l’IJBA  (L’Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine).

Une Femme entrepreneuse de sa vie

J’aime beaucoup chez Sonia sa détermination, son énergie, son enthousiasme, il y a du leadership dans cette femme. Elle est pour moi est un vrai exemple de femme active qui concilie à merveille sa vie professionnelle et personnelle en formant une solide équipe avec son mari.

« Aujourd’hui j’ai trois enfants de 21, 19 et 16 ans et je ne me suis jamais arrêtée de travailler. Cela ne m’a jamais empêchée de partir en reportage. Quand on me demande comment j’arrive à concilier tout ça, j’avoue que ça m’agace un peu, c’est une question qu’on pose encore trop souvent aux femmes alors qu’on la pose moins aux hommes. Certainement parce que dans l’esprit des gens, on pense encore que ce sont les femmes qui gèrent le plus de tâches au quotidien. Ce qui n’est pas totalement faux mais les choses ont quand même beaucoup évolué. »

Petit-déjeuner avec des correspondants français pour un échange autour du Brexit avec Jean-Pierre Jouyet, Ambassadeur de France au Royaume-Uni et Guillaume Bazard, Consul Général de France à Londres

« Dans mon cas, j’ai la chance d’avoir un mari qui a largement partagé les tâches, tout de suite et dès le début. On se rappelle toujours avec candeur comment il emmenait notre aîné en poussette dans le square et il était un des rares papas. J’ai aussi la chance d’exercer un métier que j’adore depuis toujours et qui me permet d’avoir des horaires un peu décalés pour être disponible pour ma vie de famille. Même si je cours beaucoup et que j’ai souvent l’impression de ne pas avoir assez de temps pour moi, pour me poser, je suis totalement épanouie. »

Femmes et médias, une réalité complexe ?

La place de la femme à des postes de direction fait régulièrement débat. C’est encore parfois compliqué pour une femme de faire carrière et d’occuper des postes à responsabilités. J’ai voulu avoir le point de vue de Sonia sur la place des femmes dans l’univers des médias :

« C’est vrai qu’il y a beaucoup de débats sur ce sujet, le fait qu’il y ait peu de femmes à des postes de direction. C’est une réalité et il y a encore plein de progrès à faire mais le journalisme est un métier où l’absence de parité est probablement moins prononcée que dans d’autres métiers. Je pense par exemple à certaines de mes consoeurs qui sont reporters de guerre ou à Françoise Giroud qui déjà dans les années 70, était Directrice de L’Express et de Elle. Je n’ai jamais vraiment eu le sentiment d’avoir été freinée dans ma carrière du fait d’être une femme. Au-delà des rubriques cultures, loisir, on trouve aussi plein de femmes brillantes dans l’actualité. Oui, il y a parfois du machisme, avec des attitudes inacceptables mais globalement dans notre métier de journaliste, je ne crois pas qu’il y ait une vraie discrimination envers les femmes. »

Pour faire écho à l’exemple de Sonia qui cite les femmes reporters de guerre, je vous invite vraiment à regarder le film A private war qui retrace avec brio l’histoire vraie de Marie Colvin. Cette célèbre correspondante de guerre, à l’esprit intrépide et rebelle, partait régulièrement sur les zones de conflits pour témoigner des horreurs et atrocités vécues par les populations sur place en leur donnant la parole.

La reine des bonnes adresses à Londres

Installée à Londres depuis plus de 20 ans maintenant, Sonia a aussi co-écrit un guide sur Londres avec Hélaine Lefrançois, une consoeur journaliste indépendante qui écrit pour plusieurs médias anglais et français : Londres Out of the Box.

« La créatrice de la collection m’a contactée pour me proposer ce projet assez fou ! C’est beaucoup de travail car le guide se veut aussi ethno-social avec des portraits de londoniens, au-delà des bonnes adresses pour sortir, manger, se divertir, faire ses courses, visiter des lieux insolites, ou découvrir la campagne anglaise à quelques heures de Londres !

J’ai fait le synopsis du guide en identifiant les quartiers puis on s’est réparti l’écriture au feeling, selon les quartiers que l’on connaissait le mieux et ceux que l’on avait envie d’explorer. De mon côté par exemple, j’ai pris les quartiers de Putney, toute la ceinture verte dans le sud-ouest de Londres, Kew, Clapham…et aussi, d’autres que je ne connaissais pas du tout, comme Southall, la petite Inde de Londres, Hackney dans le nord de Londres, ou tout autour de Borough Market… »

« J’ai aussi fait Stratford, un très vieux quartier de Londres, très pauvre et défavorisé, qui a été totalement transformé par les Jeux Olympiques et qui depuis évolue, devient un quartier gentrifié. Ce qui fait son charme c’est qu’il y a encore un vrai contraste entre le côté très populaire, ancien et le côté très moderne, nouveau. »

Londres est une ville très cosmopolite avec tellement de lieux intéressants à découvrir et un beau mélange de cultures car il y a beaucoup d’expatriés.  Pour moi, cette diversité fait la richesse de cette ville que j’adore. Néanmoins, il n’est pas toujours facile d’avoir un seul quartier préféré, ce que m’a confirmé Sonia  :

« Londres est une ville tellement grande que très souvent on a tendance à sortir uniquement dans la zone géographique où on habite car c’est déjà l’équivalent d’une grande ville ! Cela dit, j’aime bien le quartier de Clapham, au sud de Londres. Il est proche de nombreux espaces verts comme Richmond Park. J’adore aussi Islington et le quartier de King’s Cross/St Pancras. C’est extraordinaire comment ce quartier a évolué ! Il s’est totalement transformé avec l’arrivée de l’Eurostar et aujourd’hui, il fourmille de restaurants très sympas ! Ce que j’aime c’est me balader et découvrir de nouveaux endroits comme Broadway Market. »

Et quand je demande à Sonia son dernier coup de cœur, elle m’invite à aller découvrir Shadwell, un quartier auquel on accède en prenant l’Overground, une sorte de RER aérien. Là-bas se trouve le Wilton’s Music Hall, un vieux musical rénové grâce au soutien des habitants du quartier. Dans ce lieu culturel atypique, on peut assister à une pièce de théâtre ou un concert et boire un verre ou manger un morceau dans une ambiance très sympa et pour pas cher.

De là, Sonia propose de marcher un peu pour rejoindre Brick Lane, un endroit balayé par toutes les vagues d’immigration successives de Londres. Pour l’anecdote, l’actuelle mosquée était une synagogue et avant c’était une église ! Aujourd’hui ce quartier s’est gentrifié mais il garde quand même des traces de ce passé migratoire comme Beigel Bake que Sonia me recommande.

« Beigel Bake est une vieille boutique tenue par une famille juive depuis des décennies, qui vend 24 heures sur 24 des bagels avec du bœuf salé. Si avez faim à deux heures du matin, c’est un endroit où vous pourrez encore manger quelque chose. Vous y croiserez des étudiants, des ouvriers de la voirie, des chauffeurs de taxi qui viennent faire une pause, des bobos qui sortent de discothèque….C’est assez sympa à voir ! »

Et pour la suite, que souhaiter à Sonia ? Que le Brexit se termine bien sûr !

Un grand MERCI chère Sonia pour le temps accordé, notre belle rencontre et notre échange très intéressant !

Retrouvez Sonia Delesalle-Stolper sur les réseaux sociaux : Twitter

À bientôt pour un prochain « Femmes et Medias » !

Princess Zaza

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